8.10.07

Insomnies

Mes insomnies sont souvent propices à d'intenses réflexions sur le pourquoi du comment, le sens de la vie - la mienne en particulier - et le menu du prochain déjeuner...
Il m'arrive de moins en moins souvent de me retourner pour constater le chemin parcouru, mais ce soir j'ai retrouvé des dossiers: les premiers écrits où j'avouais être trans "au monde'"... J'avais déjà, auparavant, émis des doutes dans mon journal intime, mais écrire pour être lu prends une toute autre dimension.

Une nuit de juillet 2005, j'ai envoyé sur un forum trans' "une bouteille à la mer"... Un texte maladroit, envoyé sans relecture, où transparaisse la peur du regard extérieur et, surtout, de l'inconnu.
Extraits choisis:

"Je suis une fille, mais j'ai mis beaucoup de temps, d'années à m'assumer en tant que tel."
"Je me suis accommodé au fait d'être une fille, jusqu'à ce que j'en rencontre une autre, que je tombe amoureuse, que je noue une relation... j'ai toujours un conflit intérieur, une voix qui s'élève en moi, celle de ce garçon qui est moi, du moins une partie de moi, et qui ne comprend pas que l'on ne m'ait pas attribué de pénis à la naissance... et c'est ce garçon qui aime, ce garçon qui désire, et moi je vie ma vie, mes émotions, ses sentiments, mes pulsions, ses désirs...mais pas à fond..."
"je sais, j'ai fini par me l'avouer, que je me sens garçon plutôt que fille. mais cela ne me donne nullement la motivation de commencer un "parcours du combattant" pour transformer mon corps... alors que j'ai mis tant de temps à l'accepter, le changer? contre quoi?"
"m'étant finalement habitué à la peau d'une fille plutôt pas moche, passer par le bistouri pour un physique ingrat, non merci. voilà tout ce que je me raconte."


J'ai reçu deux réponses: la première de Julien, qui m'a dit tout ce que j'avais besoin d'entendre et m'a ouvert des perspectives que je n'osais imaginer. Relire son message, que j'ai copié/collé, conservé et retrouvé ce soir, m'a ému: je pourrais me l'approprier aujourd'hui, l'écrire pour un(e) autre.

"Je veux bien t'apporter mon témoignage si ça peut t'aider à t'accepter tel(le) que tu es.
En tous points de ce que tu dis, je te comprend, tout simplement parceque je m'y retrouve (du moins, quand j'avais ton âge). C'est d'ailleurs pour celà que j'ai tant tardé à entammer mon parcours, mais pas seulement, car je n'ai appris qu'à 38 ans que je n'étais pas seul dans mon cas, et qu'un parcours médical existe. Peut-être si j'avais su plus tôt, aurais-je aussi tenté plus tôt, mais je ne suis pas en mesure d'en affirmer la certitude : Je pense qu'"essayer" d'être une femme était nécessaire pour moi. Je suis quelqu'un de très "nature", je n'aime guère les artifices, je voulais faire avec ce que la nature m'a donné. A ton âge, je voulais fonder une famille, avoir un enfant, j'ai donc tout fait pour y arriver : je me suis "féminisé" pour plaire, me suis marié et engendré une fille.
Après avoir tenté de maintes fois une vie de couple, ce qui s'avérait me renforcer chaque fois un peu plus dans le sentiment qu'être "la femme de..." Ètait exactement à l'oposé de mes prédispositions, j'étais parvenu à un point où je me disais que rester seul était la seule et meilleure "solution" pour moi.
Donc quand j'ai appris qu'on pouvait changer le cours de son "histoire", ne plus rester enfermé dans ce corps, devenir "visible" et exister enfin, dans le sens de "vivre" et "être perçu" tel qu'on se ressent, je me suis dit que je n'avais plus rien à perdre à tenter d'y parvenir. Même si au final, je reste de toutes façons né XX, "maman" pour l'être né de mes entrailles et que mon corps après avoir été nourri aux oestrogènes pendant 38 ans, ne sera jamais celui d'un homme "comme un autre". Cependant, je me dis que j'ai aussi cette "chance" peu commune d'avoir été "femme" la première moitié de ma vie, et de devenir "homme" la seconde. Je ne regrette donc rien.
"avant", je me disais : je suis une fille pas canon, mais pas trop moche non-plus vu que je plais, et j'essayais aussi de me "plaire" à moi-même ainsi. J'ai oscilé longtemps entre "garçonne" et "féminine" : "garçonne", c'était la façon de me retrouver, "féminine" c'Ètait celle de donner aux autres ce qu'ils attendaient de moi. "garçonne" j'étais bien "mais...", "féminine" j'étais mal "mais...",
car au final, d'un côté comme de l'autre, je n'avais jamais la possibilité que "Julien" s'exprime dans son intégralité, tout simplement.
Maintenant, je ne me pose plus la question. Je vis et évolue tel que je suis : un FtM. Mon "équilibre" s'y retrouve.
Je ne vais pas te dire que c'est plus "façile" qu'avant. C'est "différent" : c'est MOI, dans mon intégralité, donc je l'assume et l'affirme avec force et conviction.

Je crois que l'essentiel est là. Si tu aimes ton corps tel qu'il est : gardes-le. Si tu aimes ta personnalité de "garçon" : gardes-là. Ne te résigne pas à être soit l'un soit l'autre : sois les deux si c'est ainsi que tu es le mieux.
Quoi ou qui que tu sois, "féminine", "androgyne", "masculine", "FtM", petit(e), ou un tas d'autres choses, il y aura toujours des personnes pour se permettre des remarques à ton égard. Passes ton chemin sans les écouter, ne perds pas ton temps ni ta vie à tenter de les convaincre, ni de suivre leurs méprisants "conseils", car plus loin, tu trouveras sur ta route des personnes qui t'aimeront tel(le) que tu es."


Je n'ai pas conservé le deuxième message reçu, que j'avais ressenti comme une agression: grosso modo un ftm me reprochait mon misérabilisme. En revanche, j'ai retrouvé ma réponse... Et je me suis revu, à l'époque, restant des heures en foetus, la tête entre les mains, les larmes aux yeux, repoussant de toute mes forces la perspective de faire partie de ce "3ème sexe" et la possibilité d'entamer une transition ("Dieu est quand même plus sympa que ça" ai-je écrit à Vivi...) :


"Tu es trans, tu l'assumes à 100%, t'es bien dans ta peau, épanoui dans ta sexualité, tant mieux pour toi et je t'en félicite.
Mais admet que cela ne puisse être une généralité, que certains ont une histoire difficile ou douloureuse, qu'ils ne s'acceptent pas forcément, au moins durant un bout de temps...
Pareil que chez les homos en fait, la plupart aujourd'hui sont gays ou lesbiennes et fiers de l'être, et heureux ainsi. mais certains se détestent, tu sais, ces jeunes homos qui ont un taux de suicide beaucoup plus élevé que la moyenne. Mais d'ailleurs chez les gens tout à fait "normaux" aussi cela existe, des êtres complexés, torturés, que ce soit par leur apparence, leur sexualité ou n'importe quel défaut que les amoureux de la vie transformerait en qualité, ou du moins en simple caractéristique.
Tant mieux pour toi aussi si tu ne te reconnais pas dans mon histoire. Mais j'ai lu des dizaines de témoignages ces derniers temps et je ressemble à beaucoup de gens. Toute cette histoire, ma vie, me parait détestable. Et le fait de ne pouvoir être un mec "bio" me dégoutera toujours, qu'importe toutes les opérations et les accessoires qui peuvent exister pour pallier les différences.
Heureusement que des gens comme toi existe pour montrer à tout le monde, ceux qui se découvrent et ont peur, et la société en général, une image positive des trans.
Et si je t'énerves et que tu ne me juges pas représentative, c'est pas grave puisque je ne veux rien représenter du tout, j'ai juste pas envie d'être trans. Je voudrais être un mec point. A la rigueur une fille. Un truc bien ciblé, pas un entre deux. "


En relisant tout cela, j'ai réalisé combien ma mentalité, mon identité et mon approche des trans-identités en général avaient évolués. J'en avais déjà conscience, mais lire "je voudrais être un mec point. À la rigueur une fille. Un truc bien ciblé", savoir que j'ai écrit ces mots tout en me sentant totalement étranger à cet état d'esprit, à cette conception des genres, me permet de mesurer la distance qui me sépare de l'ancien(ne) Caro(t), le chemin parcouru et la maturité que j'ai acquérie. C'est d'autant plus flagrant lorsque l'on compare avec cet article que j'ai écrit, il y a quelque mois, pour le journal du Mag:


"[...] Pour moi, la question se pose ainsi : qui suis-je ? Comment puis-je me définir ? Je ne peux pas m'identifier comme un garçon à 100%... Bien sûr, je m'affirme comme tel, j'ai, j'aurais le rôle social d'un homme, mais historiquement, génétiquement et physiquement, je suis loin de l'homme bio, né de sexe masculin ; à mon sens, l'identité trans pourrait se résumer à accepter ce fait. Se revendiquer homme et s'assumer trans, ou l'inverse. Loin de moi l'idée de le crier sur les toits, de l'annoncer à chaque personne que je rencontre, mais je ne peux pas faire comme ceux qui tirent un trait sur leur vie d'avant, qui vont jusqu'à déménager et couper les ponts avec leurs vieilles connaissances. Je ne me considère pas avant tout comme trans, mais tout me le rappelle, ce serait me mentir que de me considérer que comme un mec.
FtM est pour moi la meilleure définition ; s'il faut poser une étiquette, me ranger dans une case, c'est celle là qui me correspond.
L'amie avec qui j'en discutais me répliqua que cela pouvait paraître troublant pour les personnes qui m'ont connu avant que je ne débute ma transition, et qui s'efforcent à me voir comme un garçon. Je ne veux pas que les gens me voient autrement ! Je suis un garçon, avec un bémol, c'est que je ne l'ai pas toujours été : même mal dans ma peau, j'ai été adolescente, j'ai eu un vécu de fille... Je ne peux pas oublier toute cette période, c'est mon passé qui m'a construit, qui fait l'homme que je suis aujourd'hui."


Cette évolution de ma pensée, de mon affirmation personnelle ne s'est pas faite progressivement mais plutôt graduellement, au rythme de mes rencontres réelles ou virtuelles avec d'autres trans, d'évènements saillants de ma vie et de mes débats intérieurs. Elle s'est accélérée lorsque j'ai commencé à prendre de la testostérone: au fur et à mesure que ma masculinité s'affirmait, mon équilibre mental s'est considérablement amélioré.
Auparavant, il existait une dualité en moi, mon côté féminin et mon côté masculin: "il y a ce garçon et moi, ce garçon qui est moi... Mais qui n’existe pas, en tant qu’être de chair. A là place il y a cette fille (toujours moi !)" (lettre à Vivi, Août 2005). Je distinguais les deux jusqu'à leur donner la parole à l'une puis à l'autre dans deux poèmes que j'ai déjà publié ici et .
Avant ma transition, je tentais inconsciemment de réduire à néant mon côté masculin; lorsque j'ai décidé de la commencer, je suis tombé dans l'extrême inverse, tentant d'étouffer ma féminité. Le traitement hormonal, les changements qu'il m'a apporté (voix, pilosité, dicklit, etc...) m'a permis de me sentir mieux dans ma peau et finalement d'accepter ce que j'étais, ce que je devenais, bref de me réconcilier avec moi-même. Qu'on se le dise, Eric est le genre de mec parfait, masculin mais en accord avec son côté féminin ;o) !

2 commentaires:

Solange a dit…

C'est toujours avec plaisir que je lis tes posts. Je les trouve très profonds, et ça me fait toujours réfléchir. Et puis, c'est bien écrit :-)

calimero a dit…

Tu me sembles équilibré en effet Eric. J'espère arriver à trouver cet équilibre moi aussi. Je me sens pas de me revendiquer haut et fort ftm, mais accepter qu'on est des mecs avec une différence, je pense que c'est important, plus sain pour notre esprit. Enfin, bravo encore pour ton article, je sais plus si je t'avais déjà mis un com pour ça ailleurs... bref Bravo ;-)